Avé à vous, auditeurs fébriles des heures festives.

Drive accordait une importance prépondérante aux termes « moteur » et « action », tout comme le comédien de The artist.

 

En 1927, à Hollywood. Le comédien Georges Valentin possède célébrité, félicité et prospérité alors que la figurante inexpérimentée Peppy Miller multiplie les participations étriquées. L’arrivée du parlant redistribuera toutefois les cartes du destin : l’une conquerra écrans et écrins comme l’autre rencontrera le dédain qui mène au déclin. Et celui-ci d’apprendre bientôt que la réussite reluit mais que l’échec est mat.

 

Après un « Oss 117 » surestimé, suivi d’un second volet plus abouti, Michel Hazanavicius célèbre le septième art des origines par le truchement d’un film muet en noir et blanc. Sa réalisation déploie une élégance tout en expressivité et en aisance, appliquée à restaurer les naïvetés acidulées et les majestés architecturées issues des pellicules du passé. Ainsi, l’invention a rendez-vous avec la gracilité, comme le prouvent les séquences du restaurant, du portemanteau et de l’escalier, où un élément vertical du décor trahit la présence du sort.

 

L’interprétation tient quant à elle le haut du pavé, conduite par Bérénice Bejo, d’une prestance persillée, Jean Dujardin, entre alacrité bigarrée et fragilité feutrée, James Cromwell, à l’affabilité veloutée et John Goodman, adroit à concilier pittoresque et densité. Les enveloppe une musique remarquable, dont la justesse aiguisée rivalise avec la joliesse épicée. A ce sujet, la tonalité du long métrage exerce un charme satiné, car elle apparie hardiesse frisottée et tendresse tamisée.

 

Par ailleurs, The artist décrit avec une authenticité acérée la volatilité de la célébrité et la voracité propre à la vanité. Une telle fiction impose dès lors le constat suivant : cinéma, c’est donc songe fier. Notons également que la présente oeuvre oscille subtilement entre hommage au septième art d’autrefois et apologie d’un artisanat dont la ferveur sans fracas et l’ardeur à hue ou à dia forment l’apparat.

 

A cette intégrité des pionniers fait écho une certaine fraîcheur des coeurs, comme l’attestent la fidélité exemplaire d’un chauffeur à un employeur désormais ruiné, l’altruisme déployé par une comédienne en faveur d’un ancien partenaire ou la mansuétude d’un producteur, attentif à exaucer la volonté d’une interprète adoubée par le vedettariat. Dès lors, l’épisode où le héros découvre son ancien mobilier dissimulé sous des draps immaculés évoque de noble manière la confrontation d’un ingénu avec les vestiges d’une époque pure mais révolue.

 

Au demeurant, la structure pèche, car elle substitue un enchaînement de scènes piquantes à une intrigue véridique. Certains personnages manquent pour leur part d’épaisseur, telles Doris, campée avec un maintien matois par Penelope Ann Miller (qui rayonnait dans L’impasse de Brian de Palma) et Constance, réduite à une silhouette grimaçante. De même, la comédienne Bérénice Bejo offre une prestation irréprochable mais sa physionomie poivrée peine à rappeler la féminité sophistiquée de l’entre-deux-guerres. Ajoutons que le passage à l’hôpital sonne faux, trahi par une provisoire lourdeur. Une question se pose de surcroît : fallait-il remplacer chemin faisant l’humour, qui irrigue un irrésistible intermède onirique et quelques percées farfelues, par le mélodrame – au risque de compromettre l’homogénéité de l’ensemble – ou s’efforcer de les apparier, afin d’affermir l’ossature narrative tout en ravivant le bouquet de la comédie italienne ? Enfin, l’emprunt à Bernard Herrmann, cité pour le thème d’amour de Sueurs froides, constitue un anachronisme indiscret.

 

A présent, comme le sujet nous y incite, rejoignons un spécialiste des étoiles, Hubert Reeves : « (timbre pédagogique, à l’accent appuyé) Depuis plusieurs décennies, l’industrie cinématographique a préféré aux innocents les gains de salles. Les seigneurs de jadis ont eux aussi cédé la place à des nababs célèbres mais rustres. Un régiment de fières banques a donc supplanté le maréchal Fairbanks : cependant, un coup de Greta promet aux profiteurs une part de Garbo empoisonnée. »

 

Ambitieux, audacieux et avantageux, The artist glane un seize. Certes, un tel spectacle s’approprie une idée illustrée voilà trente-cinq ans par le père de Frankenstein Junior, avec La dernière folie de Mel Brooks : un retour passager au muet. Par ailleurs, le style et le ton priment ici le récit proprement dit, malgré quelques péripéties hardies. Pareille fiction a néanmoins l’insigne mérite de s’écarter des modes. Ainsi, elle séduit et attendrit tout en faisant l’économie d’un relief arrogant, d’effets spéciaux envahissants ou d’un vacarme assourdissant. En outre, le scénario compose avec une dextérité chaleureuse et mutine une version heureuse et masculine d’Eve de Mankiewicz. La présente oeuvre dépeint enfin d’un trait raffiné la vulnérabilité de l’acteur. Soumis aux foucades du producteur et aux desiderata du réalisateur, celui-ci apparaît en effet comme un pion entre deux rêves.

 

A la semaine prochaine ; je vous embrasse.

 

 

 

Article rédigé par

Bernard Medioni

De formation littéraire, dont deux années universitaires consacrées aux passions et au mystère chez Alexandre Dumas Père. Bernard Médioni a collaboré à plusieures parutions, parmi lesquelles figurent "L'étudiant"

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