Avé à vous, auditeurs énergiques des heures édéniques.
L’acteur mis à l’honneur par The artist aura les plus vives difficultés à sortir du silence, tout comme les victimes candides de Polisse.
A la Brigade de la Protection des Mineurs coiffée par le placide mais actif Balloo, les cas d’enfants souillés, abusés ou exploités se succèdent. Jour après jour, des policiers comme Nadine, Iris, Fred ou Mathieu doivent pousser dans leurs derniers retranchements les pères, oncles ou mères indignes, à la faveur d’interrogatoires aux allures de duels oratoires. Melissa, une photographe chargée par le Ministère de composer un ouvrage sur cette vaillante équipe, va s’employer à saisir sur le vif ses moments d’effarement, d’esclaffement, d’écrasement et d’échappement. Et l’intrépide observatrice d’apprendre bientôt qu’il faut beaucoup d’obstination et d’abnégation pour réussir à sauver jeune âge dans l’antre de l’âme malsaine.
Lauréat du prix du jury au dernier festival de Cannes, le troisième long métrage de Maïwenn, après Pardonnez-moi et Le bal des actrices, pimpant mais volatile, suit une dizaine de représentants de la loi et s’attarde sur leur mission, leurs questions ou leurs émotions. Inspiré de faits réels, il déploie une authenticité assidue ainsi qu’un altruisme affirmé, propres à alimenter un constat contrasté, entre hardiesse et sensibilité. De plus, un montage aussi alerte qu’acéré octroie à la narration une âpre vitalité. Pareille chronique bénéficie en outre d’interprètes à l’abattage flamboyant, tels la fougueuse Karin Viard, loquace, pugnace et cocasse, Marina Foïs, d’une dualité tout en dextérité, Jérémie Elkaïm, habile à concilier alacrité et affabilité, Frédéric Pierrot, à l’humanité moelleuse et dans un second rôle délicat, Sandrine Kiberlain, qui glisse avec aisance de la perplexité à la désespérance.
Leur talent assoit des dialogues parfois pétillants mais toujours pertinents, irrigués par une verve saline et sapide. La réalisatrice, même si sa caméra ne bouleverse ni la technique, ni l’esthétique cinématographiques, a du reste un sens aigu de la scène à faire, du moment fatidique, de la tranche de vie. Ainsi, l’épisode de l’accouchement et du sacrifice du nouveau-né se révèle à tous égards poignant. Ajoutons que le passage de l’interrogatoire hilare charrie une salutaire dérision tandis que la confrontation entre l’inspectrice d’origine maghrébine et l’intégriste musulman vibre d’une indignation sans concession et d’une gouleyante éloquence.
Le scénario dépeint quant à lui avec un doigté effilé le sacerdoce promis à ces policiers, voués à un travail commun, mais aussi à une proximité constante, faite de loisirs et de confidences. De surcroît, Polisse souligne intelligemment un troublant paradoxe : en effet, certains garants de la protection de l’enfance s’exposent, s’affaiblissent, voire se meurtrissent au fil des affaires, nourries par la découverte d’ignominies délétères et l’écoute de martyrs ordinaires. A ce propos, le récit aborde avec une acuité avisée et une élégance éclairée la thématique de la culpabilité. Et de tirer la conclusion suivante : les bourreaux la nient ou l’ignorent, les victimes l’endossent et plusieurs interlocuteurs de la Brigade des Mineurs la partagent, au risque de s’abîmer dans une souffrance extérieure à la leur.
Au demeurant, la structure laisse à désirer, car elle se contente d’alterner la description des cas avec l’évocation des états d’âme propres aux différents protagonistes. A ce sujet, le personnage campé par Joey Starr finit par offenser la vraisemblance tant il affiche de nobles qualités. Les figures de Gabriel et Bamako méritaient en revanche traitement plus conséquent. La séquence de la séparation filiale – vécue par un petit garçon promis au foyer – et le passage dans le camp roumain trahissent pour leur part une regrettable lourdeur. Notons également que l’intermède dansant accuse une longueur excessive et frôle dès lors le délayage. Dans un autre ordre d’idées, le parti pris consistant à taire l’issue des affaires suscite ça ou là une certaine frustration : nul ne connaîtra ainsi le devenir de la fille La Faublaise. Enfin, l’épilogue se montre aussi abrupt qu’allusif, car il laisse en suspens lieutenants et aboutissants.
A présent, comme le thème nous y encourage, interrogeons nos deux spécialistes en herbe, Paula et Elliot :
« (voix tout en rondeur) Alors, mes petits roudoudous, avez-vous apprécié le film ? »
- (timbre enfantin) Ouh, rends-moi mon poster de Babar ! Ah, euh… j’ai beaucoup apprécié la vérité de la police.
- (tonalités stridentes) Vous savez, la metteuse en scène célèbre l’innocence et les cadets du cinéma. Elle défend aussi les victimes, exposées parfois aux brimades mondaines. Toutefois, contrairement à son héroïne photographe qui a besoin d’un objectif pour contempler la vérité, elle n’avait nul besoin d’un appareil, Dolto.
Consciencieux, capiteux et courageux, Polisse remporte un seize. Certes, un tel spectacle ne brille guère sur le plan formel. Il présente par ailleurs une architecture sans audace ainsi qu’un final brutal et se laisse parfois emporter par sa générosité, au prix d’une sporadique naïveté. Cependant, le récit captive de bout en bout, grâce à une écriture choyée et à des comédiens habités. La fiction a aussi le mérite de rester pudique tout en traitant une problématique polémique. A n’en pas douter, la réalisatrice compose avec tact une page inspirée du grand réquisitoire contre l’humaine infamie. Y figure désormais sa calligraphie, avec des plaintes et des pieds de nez.
A la semaine prochaine ; je vous embrasse.
Article rédigé par Bernard Medioni
De formation littéraire, dont deux années universitaires consacrées aux passions et au mystère chez Alexandre Dumas Père. Bernard Médioni a collaboré à plusieures parutions, parmi lesquelles figurent "L'étudiant"

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