Avé à vous, auditeurs épanouis des heures établies.
Face à un intrus nocif, l’héroïne en sursis de Restless gardait la tête haute, tout comme Les hommes libres.
A Paris, sous l’Occupation. Un jeune immigré nord-africain se voit contraint d’espionner la mosquée pour le compte de la police de Vichy. Toutefois, sa rencontre avec un chanteur judéo-arabe et son amitié avec un cousin résistant l’incitent à faire volte-face. Aussi choisit-il bientôt le parti de la lutte et de la clandestinité, décidé à voir l’envahisseur prendre ses Klimt et ses casques.
Le second long métrage d’Ismaël Ferroukhi arbore de nobles dehors. Une réalisation délicate mais solide lui octroie en effet un éclat nacré et un aplomb sapide. A cet égard, la première scène dans l’enceinte de l’édifice sacré, entre pittoresque et gracilité, distille une atmosphère au raffinement corsé. L’interprétation associe quant à elle pondération et naturel, dominée par Michael Lonsdale, dont la prestance veloutée n’a d’égale que la prégnante vérité. Ajoutons que le dernier tiers du récit redore le blason d’une narration jusqu’alors fluctuante, en raison d’un tempo resserré et d’une action vivifiée. La séquence au cimetière ménage ainsi une salutaire embellie dramatique, alimentée par une fébrilité nimbée de sensibilité.
D’autre part, Les hommes libres consacre avec ferveur la primauté du groupe sur l’individu, comme l’illustre ici la majesté des militants, des croyants ou des résistants. Le scénario, habile à réunir fiction et réalité, brosse en outre un portrait nuancé des ambivalences et des dualités, qu’incarnent le peuple français, avec ici ses intrépides et ses infâmes, le subtil Ben Ghabrit, expert en diplomatie retorse, le chanteur Salim, par l’entremise de ses origines mais aussi de ses inclinations et le personnage central, prompt à comprendre après un moment d’égarement que les braves quittent le nazi. De surcroît, caméra et climat transfigurent à plusieurs reprises l’élément liquide, grâce notamment à une fontaine ou au flot salvateur de la Seine. Et d’irriguer, en amont mais pas en Laval, l’espoir d’une fugitive pureté, voué à contrebalancer l’inanité de la grande histoire comme les esquives de la nécessité.
Néanmoins, les différents protagonistes de l’intrigue manquent de densité, excepté le recteur de la mosquée, car ils pâtissent d’une description brouillonne et précipitée. A ce sujet, le héros tourne casaque avec une soudaineté inappropriée, au risque de heurter la vraisemblance. L’épisode de l’enlèvement à l’hôpital et de l’assassinat sur un trottoir luisant d’humidité trahissent par ailleurs une parenté suspecte avec L’armée des ombres. Notons également que l’ensemble souffre d’une ingrate froideur et d’une sporadique lourdeur. Rien ne servait ainsi d’asséner une chanson à l’anti-américanisme pataud pour éclairer le contexte évoqué. En revanche, l’épilogue, auguste mais abrupt, frustre.
Un extérieur filmé boulevard Delessert, à proximité du Trocadéro, laisse apparaître quant à lui un fâcheux anachronisme, car la statue du poète Camoens, érigée au bas d’un escalier, ne vit le jour qu’en 1987, soit plus de quarante ans après les faits relatés. La trame néglige pour sa part deux thématiques chères à la représentation cinématographique de la Résistance – la conscience et le sacrifice – en leur réservant un traitement famélique. Enfin, le parallélisme entre fascisme et colonialisme ne saurait convaincre, car l’angélisme et le conformisme restent les deux mamelles du schématisme.
A présent, recueillons l’avis d’un homme de la nature, Ben Gunn : « (voix vénérable mais volontaire) La faune qui évolue alors dans la capitale se partage entre les loups et le bétail du Reich. Les chiens de guerre déambulent donc aussi sur le pavé canem. De même, les charognards à la tête du pouvoir ne se composent ni de colombes, ni d’aigles, si j’ose dire ».
Agile, altruiste mais allusif, Les hommes libres obtient un douze. Certes, un tel spectacle affiche une élégante rigueur et vibre d’un humanisme rutilant. Cependant, son traitement elliptique et son dépouillement chronique laissent un goût d’inachèvement, que ne parvient pas à dissiper une contestable partialité. La démonstration invite du reste à s’interroger sur sa propre finalité : réconcilier des communautés sororicides, exalter un bolchevisme généreux et intrépide ou pourfendre la collaboration, ses exactions et ses séides ? Subsiste néanmoins un réquisitoire éloquent contre l’ignominie, avec ses mondanités et ses afféteries. Et d’écorcher un funeste triptyque : vernis, vitrine, Vichy.
A la semaine prochaine ; je vous embrasse.
Article rédigé par Bernard Medioni
De formation littéraire, dont deux années universitaires consacrées aux passions et au mystère chez Alexandre Dumas Père. Bernard Médioni a collaboré à plusieures parutions, parmi lesquelles figurent "L'étudiant"

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