Avé à vous, auditeurs modérés des heures mordorées.

Déterminés à paralyser la tyrannie nazie, Les hommes libres s’engageaient, tout comme les voitures lancées à bride abattue dans les rues ou sur les routes de Drive.

 

Cascadeur et mécanicien le jour, un virtuose de l’automobile aime à se transformer la nuit venue en chauffeur de la pègre, qui le sollicite pour des attaques à main armée. Un jour, notre expert ès tonneaux fait la connaissance d’Irene, une créature aussi attachante que délicate, dont le jeune fils lui témoigne sans tarder une innocente sympathie. Les liens ainsi tissés l’incitent bientôt à épauler son mari fraîchement relaxé dans une entreprise hasardeuse. Grand mal lui en prend. Car son geste attire l’ire, si l’on ose dire, de redoutables scélérats, prompts à le placer dans leur ligne de mire. En ces circonstances, une évidence s’impose avec fulgurance à son intelligence : la meilleure défense, c’est l’asphalte.

 

Adapté d’un roman de James Sallis paru voilà six ans et nanti d’un prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes, le huitième long métrage du cinéaste danois Nicolas Winding Refn a du coffre, si l’on ose dire. Il possède une réalisation trapue, dont l’éclat charnu n’a d’égal que le charme diffus. Aussi transfigure-t-elle avec acuité ses pénombres capiteuses, ses éclairages douillets – habiles à sertir une vilenie veloutée – ou ses coloris rougeoyants, entre écarlates lancinants et cinabres étincelants. Et de composer des nocturnes urbains tourmentés, pour connivences feutrées et fulgurances corsées.

 

 

Une telle aisance formelle soutient le récit et non l’inverse, contrairement à certaines longs métrages du sieur Tarantino. A ce sujet, la fiction progresse au rythme d’une narration fiévreuse autant qu’impétueuse, portée par un ardent crescendo. Ajoutons qu’un montage fougueux mais limpide et une bande-son à l’expressive minutie forcent la sympathie. L’interprétation a quant à elle fière allure, comme un fait exprès. Ryan Gosling mérite à ce titre moult éloges, car ses silences intenses et sa consistante nonchalance suffisent à rehausser les affres du volant. Parmi les seconds rôles figurent du reste des comédiens sûrs, tels Bryan Cranston, d’une complexité poivrée, Albert Brooks - adroit à incarner une cruauté éruptive et radicale – ou Ron Perlman, qui associe authenticité et autorité.

 

Avec un doigté éprouvé, l’ensemble rapproche en outre banalité et létalité, ainsi qu’en témoignent une chambre d’hôtel modeste ou un ascenseur ordinaire métamorphosés en théâtres du crime, le rôle meurtrier octroyé à une fourchette ou une poignée de main anodine pervertie en geste homicide. De surcroît, la présente fiction a l’audace de rompre avec l’une des conventions du film noir, car la majorité des assassinats déserte cette fois les ténèbres des ruelles ou la maussaderie des taudis au profit d’un soleil de plomb… comme un fait exprès. Affleure par ailleurs un subtil mimétisme entre le cascadeur et ses véhicules, celui-ci affichant constamment un comportement mécanique, qu’il rôde ou qu’il s’emballe. Drive restaure à ce propos la figure du héros en clair-obscur, à la fois laconique, implacable et protecteur.

 

Au demeurant, une violence exacerbée prospère ici en toute liberté, au risque de confondre âpreté et gratuité. La première demi-heure claudique pour sa part, comme si elle peinait à trouver ses marques. A l’inverse, les dernières images s’avèrent peu explicites en raison de leur caractère elliptique. Notons également que les épisodes consécutifs de la promenade en voiture et au bord de l’eau trahissent une certaine paresse stylistique. Enfin, le personnage principal excepté, les divers protagonistes de l’intrigue manquent singulièrement de corpulence. Christina Hendricks tient à cet égard un emploi ingrat de victime fugitive, passagère éphémère offerte en sacrifice à une frénésie punitive…

 

Comme le sujet nous y incite, retrouvons à présent Eliane Goumier pour un point sur la circulation :

« (voix aiguë et primesautière) Vous roulez au pas Boulevard des Maréchaux et la situation empire. Vous êtes nombreux à capituler rue de la Paix. Beaucoup de temps perdu aussi place de la Madeleine. Eh oui, les carottes sont cuites, quai de la Rapée. »

 

Expressif, exhaustif mais excessif, Drive remporte un quinze. Certes, la forme surprend d’avantage que la trajectoire dramatique, comme si le spectacle mettait la parure avant les pneus. Quelques écarts sanguinaires se révèlent par ailleurs aussi superflus que saugrenus. Pour autant, l’ensemble a du chien et du souffle. Pareille oeuvre offre en outre une illustration engageante du thème de la vengeance. Loin des ersatz télévisuels exhibés depuis plusieurs années déjà par le grand écran, elle restitue enfin, quelques mois après London Boulevard, le film policier au septième art. Et de réconcilier classicisme et pare-chocs baroques, sans avoir à sombrer dans une indigeste frénésie. Doté d’une banquette à l’ancienne, le scénario n’a donc nul besoin d’appuyer sur le champignon. En d’autres termes, il y a trop de bolides pour faire l’omelette.

 

A la semaine prochaine ; je vous embrasse.

 

 

 

Article rédigé par

Bernard Medioni

De formation littéraire, dont deux années universitaires consacrées aux passions et au mystère chez Alexandre Dumas Père. Bernard Médioni a collaboré à plusieures parutions, parmi lesquelles figurent "L'étudiant"

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